Selon la Banque de France, 68 564 entreprises ont fait l’objet d’une procédure collective en 2025, soit 15,5 % de plus que la moyenne observée entre 2010 et 2019. Dans le même temps, la France continue de battre des records de créations d’entreprises : selon l’Insee, 1 165 800 entreprises ont été créées en 2025, soit une progression de 5 % en un an.

Ces chiffres racontent une histoire paradoxale. En effet, jamais autant de Français n’ont souhaité entreprendre, mais jamais autant d’entreprises n’ont connu de difficultés ces dernières années.

Bien entendu, le contexte économique explique une partie de ces fermetures. L’inflation, la hausse des taux d’intérêt, le remboursement des prêts garantis par l’État, l’augmentation des coûts de l’énergie ou encore le ralentissement de certains marchés fragilisent de nombreuses entreprises. Si ce contexte économique affecte les entreprises à des degrés différents selon leur secteur, leur taille ou leur situation financière, il n’explique probablement pas à lui seul toutes les difficultés rencontrées. Pourtant, certaines parviennent à se développer tandis que d’autres disparaissent quelques mois seulement après leur création.

Une autre responsabilité est peut-être à rechercher dans la préparation même du projet entrepreneurial. Car, quel que soit le statut choisi, microentreprise, entreprise individuelle ou société, beaucoup d’entrepreneurs se lancent encore sans avoir réellement construit leur stratégie. Ils créent une structure juridique, ouvrent un compte bancaire, réalisent un logo, créent un site Internet, ouvrent des comptes sur les réseaux sociaux, impriment quelques cartes de visite… puis ils attendent les premiers clients.

Quelques mois plus tard, la réalité économique les rattrape : comment trouver des clients ? Les prix fixés sont-ils bons ? Comment se différencier des concurrents ? Comment communiquer avec un budget limité ? Comment construire une offre réellement attractive ?

Autant de questions qui auraient dû être posées avant la création de l’entreprise.

 

Le business plan, bien plus qu’une formalité

Il est vrai que l’entrepreneuriat comporte une part d’incertitude que personne ne peut supprimer. En revanche, il existe une différence majeure entre un projet préparé et un projet improvisé. Et cette différence commence souvent par une étape que beaucoup considèrent encore comme une simple formalité administrative : le business plan.

Contrairement à une idée largement répandue, le business plan n’est pas uniquement destiné à convaincre une banque ou un investisseur. Ce ne sont pas des tableaux comptables à remplir, ou à éviter de remplir (de nombreux micro-entrepreneurs évitent cette formalité, estimant que leur projet est un test). Le business plan est avant tout un outil de réflexion.

C’est au moment de sa rédaction que l’entrepreneur définit réellement son marché, son positionnement, sa proposition de valeur, son modèle économique, ses objectifs, ses ressources, ses besoins financiers et son plan d’action. Autrement dit, c’est le moment où une idée devient progressivement un projet d’entreprise. Or cette étape est aujourd’hui profondément bouleversée par l’arrivée des intelligences artificielles génératives.

En quelques minutes, il est désormais possible de demander à une IA de rédiger une étude de marché, un business plan, une analyse SWOT, un plan marketing ou un calendrier éditorial.

Cette évolution constitue une formidable opportunité. Elle démocratise l’accès à des outils qui étaient autrefois réservés aux spécialistes. Mais elle soulève également une question rarement abordée. Lorsque l’intelligence artificielle rédige la stratégie, qui mène réellement la réflexion ?

 

Pourquoi autant d’entrepreneurs négligent-ils encore la réflexion stratégique ?

Les raisons sont multiples. La première est que le business plan est souvent rédigé uniquement pour sa partie financière. L’objectif n’est alors plus de construire une stratégie, mais de répondre à une demande de financement ou de satisfaire une obligation administrative. L’étude de marché est réalisée rapidement, le plan d’action tient parfois en quelques lignes et la stratégie marketing se résume à la création d’un site Internet, de pages sur les réseaux sociaux et de cartes de visite.

Pourtant, une entreprise ne se développe pas parce qu’elle existe. Elle se développe parce qu’elle est capable d’identifier une cible, de répondre à un besoin, de convaincre ses prospects et de créer suffisamment de valeur pour qu’ils deviennent des clients. Autrement dit, la stratégie ne commence pas après la création de l’entreprise. Elle devrait commencer bien avant.

La seconde raison est l’absence de véritable business plan. Certains porteurs de projet considèrent encore que ce document est inutile, notamment lorsqu’ils créent une microentreprise. Puisque les démarches administratives sont simples et rapides, ils pensent que la préparation peut l’être également. Cette facilité de création est une excellente nouvelle pour l’entrepreneuriat français. Elle permet à chacun de tester une idée, de lancer une activité ou de développer un complément de revenus. Mais elle peut aussi donner l’impression que créer une entreprise est devenu facile. Créer une structure juridique, oui, ça l’est. Mais créer une entreprise pérenne est une toute autre histoire. L’Insee rappelle d’ailleurs que 69 % des entreprises créées en 2018, hors microentrepreneurs, étaient toujours actives cinq ans plus tard. Le taux atteint 71 % pour les sociétés, contre seulement 63 % pour les entreprises individuelles classiques.

Cette facilité de création doit également conduire à relativiser les chiffres des immatriculations. Être enregistré comme microentrepreneur ne signifie pas nécessairement exercer réellement une activité économique. L’Insee considère d’ailleurs comme « économiquement actif » un microentrepreneur ayant déclaré un chiffre d’affaires positif. En Île-de-France, par exemple, sur 685 000 microentrepreneurs enregistrés fin 2024, seuls 400 900 avaient déclaré un chiffre d’affaires positif dans l’année, soit 59 %. Autrement dit, environ quatre microentrepreneurs enregistrés sur dix n’avaient déclaré aucun chiffre d’affaires positif dans l’année.

Depuis deux ans, une troisième raison est venue s’ajouter : l’intelligence artificielle. Et son adoption est particulièrement rapide. Selon le Baromètre France Num 2025, 26 % des TPE-PME utilisent désormais des solutions d’intelligence artificielle, soit deux fois plus qu’un an auparavant. L’IA générative est à elle seule utilisée par 22 % d’entre elles. Si ces chiffres ne renseignent pas spécifiquement sur son utilisation dans l’élaboration de la stratégie, ils témoignent de la vitesse avec laquelle ces outils entrent dans les pratiques des petites entreprises. Aujourd’hui, il suffit de quelques requêtes pour obtenir un business plan, une étude de marché, une analyse SWOT, un plan d’action… Ces outils d’IA représentent une avancée considérable puisqu’ils permettent de gagner du temps, de structurer ses idées et de produire rapidement des documents de qualité. Mais ils présentent également un risque : celui de confondre la production d’un document avec la construction d’une réflexion. En effet, ce qui fait la valeur du business plan, c’est tout le cheminement intellectuel qui conduit à son élaboration, et non pas le document imprimé envoyé à une banque. Cette intuition est également étayée par les travaux en entrepreneuriat. Plusieurs recherches, notamment Alain Fayolle, montrent que la planification ne constitue pas seulement un exercice formel : elle aide notamment les créateurs à structurer leur prise de décision et le développement de leur activité.

Pendant sa rédaction, l’entrepreneur est amené à remettre en question son idée, à analyser ses concurrents, à rencontrer ses futurs clients, à revoir son offre, à modifier son modèle économique ou encore à abandonner certaines hypothèses. C’est justement ce travail qui construit progressivement la stratégie. Lorsque le travail est délégué à une IA, l’entrepreneur peut avoir le sentiment d’avoir réfléchi à son projet alors qu’il a essentiellement validé une proposition générée par un outil tiers. Pourtant, une stratégie se construit parce qu’elle a été questionnée, confrontée au terrain et adaptée à la réalité du marché.

 

Faut-il repenser l’accompagnement entrepreneurial ?

La France dispose d’un écosystème particulièrement riche. Chambres consulaires, réseaux associatifs, incubateurs, pépinières, structures privées, réseaux d’entrepreneurs… les solutions ne manquent pas. En revanche, leur qualité est naturellement variable. Comme dans tous les métiers, on trouve d’excellents accompagnateurs et d’autres beaucoup moins expérimentés. L’accompagnateur (parfois un formateur) possède-t-il une expérience concrète de l’entrepreneuriat ? A-t-il déjà créé, développé ou accompagné des entreprises sur le long terme ? Maîtrise-t-il réellement la stratégie, le marketing, le développement commercial, la gestion financière et, désormais, les usages de l’intelligence artificielle ?

Accompagner un porteur de projet consiste aussi à poser les questions qui dérangent en amont, plutôt qu’à simplement valider le travail déjà réalisé : le marché existe-t-il réellement ? Le prix est-il acceptable ? Le modèle économique est-il viable ? Et surtout, sur quelles données reposent ces certitudes ?

L’accompagnement entrepreneurial n’a sans doute jamais été aussi nécessaire, parce que les porteurs de projet disposent de beaucoup plus d’informations qu’hier. Or disposer de l’information ne signifie pas nécessairement disposer des compétences pour l’exploiter. LeBaromètre France Num révèle ainsi que 55 % des TPE-PME identifient le manque de temps comme principal frein à la formation et que 37 % déclarent rencontrer des difficultés pour trouver un prestataire numérique adapté.

L’intelligence artificielle, les contenus en ligne et les outils numériques permettent aujourd’hui de produire rapidement un business plan, une étude de marché ou un plan marketing. En revanche, ils ne remplacent ni l’expérience du terrain, ni le regard critique d’un accompagnateur capable de questionner les hypothèses, de confronter les idées à la réalité et d’aider le porteur de projet à prendre des décisions éclairées.

 

 

À l’heure où les défaillances d’entreprises restent élevées, le véritable enjeu n’est peut-être plus seulement d’encourager la création d’entreprise. Il est de mieux préparer celles et ceux qui entreprennent, en leur apprenant non seulement à utiliser les nouveaux outils, mais surtout à développer la réflexion stratégique que ces outils, aussi performants soient-ils, ne peuvent remplacer.

 

Sources

https://www.banque-france.fr/fr/statistiques/entreprises/defaillances-dentreprises-2025-12

https://www.insee.fr/fr/statistiques/8721354

https://www.insee.fr/fr/statistiques/8634190

https://www.insee.fr/fr/statistiques/9025263

https://www.francenum.gouv.fr/guides-et-conseils/strategie-numerique/comprendre-le-numerique/barometre-france-num-2025-le

https://www.dunod.com/livres-alain-fayolle

 

Rédigé en août 2026